single

     

EDITIS : la suite logique d'une aventure débutée avec l'invention de l'imprimerie.

Marie-Pierre Sangouard et Virginie Clayssen évoquent les nouvelles formes de lecture, et le pouvoir de transformation que représentent les nouveaux supports mobiles pour Editis, deuxième groupe d'édition en France.

Quels sont les enjeux du mobile pour un grand acteur de l'édition ?

M-P.S : Nous nous adressons à 31 millions de mobinautes potentiels en France. 28 à 30% de notre trafic numérique passe par le mobile ; celui-ci concerne aussi bien la consommation (la lecture) que les échanges entre communautés de lecteurs (comme les recommandations). Le premier défi qui s'impose à nous est donc d'adapter nos contenus et les services autour de ces contenus aux supports mobiles.

V.C : Adapter nos contenus, sans forcément tout réinventer. On a un temps associé la lecture sur mobile à celle de formats courts, supposés plus adaptés, alors que, sur papier comme sur mobile, l'utilisateur lit très rarement un ouvrage d'une seule traite et séquence sa lecture comme il le souhaite.

Quels bénéfices espérez-vous tirer des nouveaux supports ?

M-P.S : Le mobile nous ouvre d'abord de nouvelles opportunités géographiques, notamment vers l'Afrique ou l'équipement en smartphones est très important ; nous savons que des initiatives d'apprentissage de la lecture sur mobile s'y développent déjà. En France, le marché connaît une évolution très rapide que nous devons suivre de près, et qui ne correspond pas toujours aux idées reçues. Il s'avère par exemple que près de 40% des lecteurs numériques lisent sur smartphone et 40% supplémentaires sur tablette. La liseuse représente donc encore une faible part des usages.

V.C : D'autant que le marché du livre numérique ne représente au total que 3 à 4% du marché du livre. Mais la véritable ligne de démarcation en termes d'usages n'est pas à tracer entre le support papier et le support numérique ; elle se situerait plutôt entre la lecture connectée et la lecture déconnectée. La lecture sur liseuse est à ce titre à rapprocher de celle qui s'effectue sur les livres imprimées. Elle concerne davantage les grands lecteurs, et leur facilite l'immersion dans le texte, dans un temps plus lent. Cela dit, elle n'en est pas moins un objet mobile ; d'ailleurs, n'oublions pas que le livre a constitué le premier objet qui a permis de détacher la parole de celui qui la prononce : les nouveaux supports mobiles ne sont que la suite logique d'une aventure débutée avec l'invention de l'écriture puis celle de l'imprimerie. La problématique d'accélération des échanges de savoirs portée par des objets mobiles n'est pas nouvelle pour les éditeurs, elle est au coeur de leur métier.

Quels nouveaux contenus avez-vous expérimentés ?

V.C : Des nouvelles utilisations du livre s'inventent et changent les modèles, mais ce sont surtout les auteurs qui sont en situation d'innover. Les évolutions techniques, qu'il s'agisse du web, des réseaux sociaux, ou d'un accès facilité aux outils de création audio-visuels, leur permettent d'inventer de nouvelles formes à nous de détecter les talents et de les accompagner. Mais tout ne changera pas du jour au lendemain, car dans la réalité, les lecteurs ont des pratiques mixtes ; ils se sont toujours intéressés à une variété de contenus sur une variété de formats qu'ils lisent à des instants différents, dans des situations différentes.

M-P.S : Et nous devons nous adapter à cette donne. Nous savons par exemple que la consommation sur mobile connaît un pic entre douze et quatorze heures. Or nous savons que sur mobile, certains contenus (la fiction...) fonctionnent mieux que d'autres (l'illustré...). Ces informations vont donc aussi nous permettre de contextualiser davantage notre stratégie publicitaire.

Quel est justement votre rôle sur les médias sociaux, vis-à-vis des auteurs notamment ?

M-P.S : Un rôle d'accompagnant. Nous accompagnons les auteurs qui ne savent ou ne veulent pas faire. Mais d'autres y communiquent très bien tout seuls et animent leurs propres communautés. C'est d'ailleurs pour nous une source d'inspiration. Car nous ne nous contentons pas de regarder ce que fait la concurrence directe, nous portons les auteurs dans un écosystème entier.

V.C. : L'univers de l'édition évoque souvent la littérature, en réalité, il recoupe des secteurs très variés : livres pratiques (voyage, cuisine...), livres scolaires, etc. Or, au-delà de l'objet livre, qui en a longtemps été le dénominateur commun, chaque secteur a ses spécificités, ses acteurs...

M-P.S : Et aujourd'hui, ses nouveaux entrants. En cuisine, un site comme Marmiton en est un exemple probant. Dans le domaine scolaire, des sites collaboratifs sont désormais élaborés par des enseignants. Les barrières à l'entrée sont donc levées. Cela nous oblige à repenser nos propositions de valeur, et dans certains secteurs, à proposer de nouveaux services. Cela dépend du domaine. Parfois, le livre et son design sont recherchés pour leurs qualités propres, alors qu'en édition pratique, par exemple, nous vendons aussi dans certains cas une réponse à une question plutôt qu'un objet. Là, à nous de trouver comment répondre le plus efficacement possible, en tenant compte des usages.

Quels exemples de nouveaux services mobiles avez-vous déjà imaginés ?

V.C. : Pour rester sur l'exemple de la cuisine, un thème très en vogue à la télévision il y a quelques années, les éditions Solar (marque du groupe Editis) avaient développé une application Masterchef en partenariat avec TF1. C'était davantage un outil marketing pour accompagner l'émission et la sortie d'un livre dédié qu'un produit autonome. Nous n'avons pas encore trouvé de vrai modèle économique pour les applications, chères à produire et à la visibilité problématique.

M-P.S : Aujourd'hui, les applications ne constituent plus notre priorité de développement.

Vers quels projets de mobilité concentrez-vous alors vos efforts ?

V.C. : Nous nous concentrons sur le livre numérique et les services numériques associés. Les récentes évolutions du format e-pub permettent d'enrichir les contenus de sons, de vidéos, d'interactivité.... L'avantage par rapport au domaine des applications, c'est que la diffusion des livres numériques se fait via les e-libraires, dans un écosystème qui nous est familier, et à des prix qui correspondent mieux à la valeur d'un livre. Nous avons une grande force, notre capacité de diffusion, et un patrimoine, notre fonds éditorial. Nous nous appuyons dessus.

M-P.S : Nous aurions tort de nous priver de revaloriser le fonds éditorial que nous avons à notre disposition. Certains contenus conservent leur pertinence, à nous de les retravailler pour pouvoir les proposer au format attendu aujourd'hui, fort des informations que nous donnent le mobile sur les habitudes et les attentes du lecteur.

V.C. : En tant qu'éditeur, contrairement au libraire, nous avons longtemps été loin du lecteur ; une fois la vente effectuée, nous n'avions plus aucune information. Même si nous n'avons pas vocation à passer intégralement à la vente directe, nous ne comptons pas nous priver de l'opportunité offerte par le mobile de collecter des données qui nous apporteront des enseignements sur les préférences des lecteurs. C'est pour nous très précieux.